Pourquoi les Palestiniens ont-ils élu le Hamas en 2006 ? (1/2)

Publié le par XylofeneKolor




Première partie : rappel historique et mise en perspective

 

Bonjour,

Voici aujourd’hui un sujet fort délicat dont le traitement a été réclamé par quelques uns des lecteurs de ce blog. Pourquoi les Palestiniens ont-ils élu le Hamas en 2006? Je vais me faire un plaisir de vous expliquer la très grande logique derrière cette élection, qui, vue des fenêtres de l’Occident, semble être le symbole de l’islamisation de la Palestine. C’est à la fois très vrai et très faux. Malheureusement, quel que soit l’angle sous lequel on prenne ce conflit, tout est très compliqué et extrêmement lié aux autres angles.

De nombreux témoignages vous le prouveront : depuis la fin des guerres de religion jusqu’aux environs de 1920, les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans vivaient en harmonie en Palestine. Des Juifs orthodoxes, originaires de Jérusalem (depuis des générations) manifestent très régulièrement dans les rues de Jérusalem pour condamner le sionisme. Quand vous parlez avec ces gens là, ils vous disent la chose suivante : « ma mère m’expliquait que les Arabes et les Juifs étaient comme des frères ; ils gardaient les enfants de l’un pendant que l’autre allait faire les courses. Le problème, ce n’est pas les Juifs, ce n’est pas le Judaïsme, ce n’est pas les Arabes, ce n’est pas l’Islam, le problème, c’est le sionisme ». Je crois que l’on peut difficilement dire quelque chose de plus vrai.

Dans le dernier quart du XIXème siècle, le mouvement sioniste est né en Europe. Pourquoi ? Oh, c’est très simple. A force d’être discriminé, maltraité, humilié, on a envie d’un peu d’air frais. Les sionistes voulaient un état juif où, enfin, ils pourraient vivre en paix, entre eux, sans que personne ne vienne les maltraiter. Jusque là, je ne peux qu’abonder dans leur sens. En revanche, ils ont décidé que seule la « Terre Sainte » pouvait leur servir de refuge. Et là, le bât blesse. Le plus incroyable mythe encore vivant aujourd’hui chez les Juifs et leurs sympathisants, c’est qu’Israël serait « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Pour beaucoup d’entre eux, la Palestine était vide. Rien n’est plus faux. Et les Palestiniens sont ceux qui ont payé le prix de cette immigration massive. Voici comment cela s’est produit.

En 1878, il y avait 462,000 habitants dans cette zone qui est aujourd’hui Israël + Palestine. La répartition était 96.8% d’Arabes, et 3,2% de Juifs (soit environ 15,000). De 1882 à 1914, 65,000 Juifs arrivent en Palestine et en 1922, la population est désormais de 757,000 habitants, avec une répartition 88% et 12%.  En 1917, la déclaration de Balfour annonce que les Britanniques sont favorables à la création d’un foyer juif en Palestine (pour tout l’historique, voir les articles sur la Naissance d’Israël), ce qui était en direct conflit avec une même promesse faite aux Arabes quelques années plus tôt (afin de les rallier à leur cause pour démanteler l’empire ottoman…). Pendant la période du mandat britannique sur la Palestine (1920-1948), les Anglais sont extrêmement en faveur du sionisme et aident – ou du moins laissent – les Juifs établir leurs institutions sociales et politiques, alors que parallèlement, ils refusent ce même droit aux Arabes. Ceux-ci voient donc sous leurs yeux un pays européen décider du futur d’un territoire non-européen sans tenir compte des désirs voire même de la présence du peuple autochtone. C’est dans ces années 1920 que les premiers affrontements Arabes/Juifs ont lieu.

De 1920 à 1931, 110,000 Juifs arrivent. La population compte alors un peu plus d’un million d’habitants, répartition : 82% / 17%. En 1933, un certain Adolf Hitler devient chancelier en Allemagne… et entre 1932 et 1936, ce sont 175,000 Juifs débarquent alors en Palestine, ce qui augmente la population juive d’environ 80%. De 1937 à 1945, ce sont 120,000 Juifs supplémentaires qui arrivent dans le pays. Alors que le reste du monde tente de faire amende honorable au regard du génocide nazi envers les Juifs, les efforts pour faire de la Palestine un Etat juif augmentèrent. Et si les Palestiniens n’avaient rien à voir avec l’holocauste nazi, ce sont pourtant eux qui en payèrent le prix.

En 1947, les Britanniques ne parviennent plus à contrôler les affrontements et… refilent la pomme de terre très chaude aux Nations Unies. L’ONU, sous pression, propose de diviser la terre en deux états : un état arabe et un état juif. Les Arabes obtiendraient 43% de la terre malgré le fait qu’ils représentent alors les deux tiers de la population et sont propriétaires de 92% de la terre (de nouveau voir article sur la Naissance d’Israël). En outre, les experts s’accordent pour dire que les Juifs obtiendraient la terre la plus fertile (mais c’est à vérifier…). Les Arabes refusèrent ce plan de partage. Les Juifs lancèrent alors l’offensive militaire fin 1947. Nous arrivons au deuxième mythe, encore vivant, de l’histoire du pays : « Nos ennemis ont échoué dans leurs efforts pour nous battre par la force brutale bien qu’ils aient été vingt fois plus nombreux que nous » écrivait Haïm Weizmann, alors président d’Israël fin 1948, à Harry Truman, son homologue américain. Non seulement les Juifs étaient au minimum aussi nombreux pendant quelques mois puis plus nombreux ensuite (grâce à l’immigration massive qui a suivi la création de l’état : plus aucun quota en place…), mais aussi bien mieux armés, et extrêmement mieux entraînés.

Cette offensive, notamment marquée par le massacre de Deir Yassine (100 hommes, femmes et enfants exécutés) a effrayé la plus grande partie des Palestiniens qui se sont enfuis, ou ont été chassés manu militari de leurs villages. Là aussi, le troisième grand mythe – toujours vivant – d’Israël est que « les Palestiniens sont partis volontairement, à la demande de leurs dirigeants ». En vérité, on parle bien de nettoyage ethnique (voir définition de Wikipedia), et les nouveaux historiens israéliens le démontrent (voir la section livres sur la Nakba). Et ce sont entre 600 000 et 800 000 Palestiniens qui quittent leur terre. On comprend mieux pourquoi ce qu’Israël appelle « la guerre d’indépendance » est nommée par les Palestiniens « la Nakba » (la catastrophe). Déjà environ 300 000 Palestiniens avaient été expulsés au moment de l’offensive arabe des pays voisins, le lendemain de la création d’Israël, en mai 1948.

A l’issue de la guerre de 1947-48, Israël possède alors 78% de la superficie du territoire. Sur les 500 villages arabes qui étaient alors sur ce territoire, 400 furent détruits. Cela a au moins le mérite d’être clair pour les réfugiés palestiniens : même si vous revenez, votre village, votre terre, votre maison, n’existent plus. Et puis de toute façon, vous n’avez pas le droit de revenir. En revanche, comme dit dans un article précédent, si vous êtes Juif de Papouasie, vous pouvez venir habiter cette terre demain, avec nationalité offerte automatiquement. Merci de prendre d’ores et déjà deux minutes de votre temps pour vous mettre à la place de ces gens.



En partant de cet état d’esprit, vous comprendrez, je pense, que les tensions ne se sont pas tues, que les esprits ne se sont pas refroidis. Ainsi, en 1967, une autre guerre israélo-arabe éclate. Guerre qu’Israël remporte également très facilement. C’est pendant cette guerre qu’Israël se met alors à occuper la Cisjordanie et la bande de Gaza. C’est aussi pendant cette guerre qu’Israël déplace pour la seconde fois environ 400 000 personnes, dont la plupart était déjà des réfugiés de 1948. Et ceci se fait avec l’approbation du monde entier, même si l’ONU et les représentants du droit humanitaire international tentent, en vain, de faire valoir le droit international : l’occupation est illégale, le déplacement de populations est illégal, empêcher des populations de retourner chez elles est illégal. Il existe plus de 40 résolutions de l’ONU contre Israël. Aucune n’a été mise en application par l’état hébreu.

L’occupation est une chose qui est incompréhensible pour nous, jeunes européens qui n’avons pas connu la deuxième guerre mondiale et l’occupation nazie. Et encore, cette occupation nazie n’a jamais arrêté l’économie française. Nous n'avons pas connu non plus l'apartheid sud-africain (dont beaucoup, y compris un journaliste sud-africain, disent que c'était beaucoup moins difficile pour les noirs sud-africains que pour les Palestiniens). Sans être allé sur place, je pense qu’il est difficile de comprendre la situation. Il est aberrant d’imaginer que, pour aller voir son oncle qui habite à 300 mètres de chez nous, on doive faire 40 Km de voiture. Il est impossible de penser qu’un femme et son enfant à naître puissent mourir tous les deux à un checkpoint car le soldat refuse de la laisser aller à l’hôpital. Il est insensé de se dire qu’on ne pourra plus jamais voir ses parents si on déménage à 30 Km de là. Il est encore plus incroyable de réaliser que les étudiants palestiniens ne se demandent pas s’ils vont avoir une bonne note mais plutôt s’ils vont pouvoir aller en classe ou s’ils vont mourir aujourd’hui. Il est terrible de se dire que ces enfants aimeraient juste seulement aller à la piscine.

Quand mon cousin est venu me rendre visite en Israël, je l’ai emmené faire un tour en territoires occupés. Et je lui ai montré les « empêchages de tourner en rond ». Je lui ai pointé du doigt les problèmes que les paysans rencontrent pour récolter leurs olives. Quand il est rentré en France, il s’est rendu quelques mois plus tard à la fameuse « Fête de l’Huma » et a vu un stand de produits palestiniens. Ses yeux sont tombés sur une bouteille d’huile d’olive. Il en a pleuré. Car il avait enfin compris toute l’énergie de tant de personnes qu’il avait fallu déployer pour que cette bouteille arrive ici. Il en a fait une chanson qu’il m’a dédiée. C’est un des plus beaux cadeaux que j’ai reçus.

L’oppression de cette occupation et la montée en puissance des colonies dans la bande de Gaza et en Cisjordanie a conduit à la première révolte palestinienne, la première Intifada (litt. "soulèvement"), appelée aussi « guerre des pierres » (1988-1993), où les Palestiniens, sans armes, jetaient des pierres contre les tanks israéliens.  En Septembre 1993, Yasser Arafat, chef de l’Organisation de Libération de la Palestine, serre la main de Yitzhak Rabin sous l’administration Clinton. C’est un moment historique qui marque le début du processus de paix. Ce sont les « Accords d’Oslo » dont la période s’étend de fin 1993 à 2000.

Pendant cette période, alors que l’OLP est désormais corrompue et prétend que tout va bien, la situation se dégrade en Palestine. L’occupation s’intensifie, s’organise (voir article sur la collaboration) et les colonies ne font que croître (voir article « Le saviez-vous »), ce qui laisse rêveur dans l’optique d’un processus de paix. Yasser Arafat parle de "Palestine libérée" et la situation du peuple empire, avec une augmentation des restrictions de mouvement, une réduction des permis de travail en Israël, une diminution globale du niveau de vie (aujourd'hui 75% des Palestiniens vivent avec moins de 2 euros par jour), et une terre qui se réduit comme une peau de chagrin (croissance des colonies, création de routes réservées aux Israéliens, zones militaires fermées…) et une multiplication des destructions de maisons (12,000 maisons détruites entre 1967 et 2000, dont plus de la moitié pendant « le processus de paix »…).

En 1994, Baruch Goldstein, un colon juif extrémiste basé à Hébron, entre dans la mosquée, tue 29 personnes et en blesse beaucoup d’autres. Même si Israël condamne cet acte, au lieu d’en profiter pour expulser les colons d’Hébron, avec le soutien moral de son peuple au vu de l’événement, non, il préfère imposer un couvre-feu aux Hébronites pour « éviter les affrontements ». Un couvre-feu signifie que vous ne pouvez même plus sortir de chez vous. Les colons sont, eux, bien entendu, libres de circuler. Bel effort en plein processus de paix, vous ne trouvez pas ? C’est six mois plus tard que survient le tout premier attentat suicide de l’histoire palestinienne, revendiqué par le Hamas, en représailles au massacre d’Hébron. Pendant ce temps, Yasser Arafat et sa cour savourent leur « Palestine libérée ». Le peuple palestinien aimera Yasser Arafat jusqu’au bout, comme on peut aimer celui qui les a fait espérer, celui qui a pu enfin se faire entendre des occidentaux, celui qui était un peu leur père à tous. Mais ils ne sont pas dupes pour autant et pour eux, son parti, le Fatah, sera enterré avec lui, en 2004, à sa mort. Après avoir vu ce que donnait le « processus de paix », les Palestiniens sont entrés dans une logique de résistance et le Hamas en est le fer de lance.


Qui va les blâmer ? Certainement pas moi. Cela ne veut pas dire que je ne condamne pas les attaques sur les civils (de part et d’autre). Cela veut simplement dire que je comprends d’où ils viennent et qu’ils aient le sentiment de ne pas avoir d’autre choix. Infantile le peuple palestinien ? Pas si infantile que ça. Acculé plutôt.


XylofeneKolor


Fin de la première partie. La seconde, ne l'attendez pas de sitôt - j'ai du travail, vous expliquera l’histoire du Hamas, sa naissance, ses orientations et ses prises de positions. J’ai déjà de nombreux éléments mais préfère faire davantage de recherche avant de vous en parler.

 

 

Publié dans La Palestine au crible

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Amine 27/02/2009 15:29

tu trouveras beaucoup de chose sur les articles que je t'ai envoyé, il y a aussi le livre d'Alain Gresh Israel-Palestine vérité sur un conflit c'est de là que je tiens mes sources et nous avons eu le droit a une conférence aux champs libre a rennes dans le cadre du festival Travelling Jérusalem sur le conflit. C'est didier Billion qui l'a faites et de la j'ai appris beaucoup de chose aussi, notamment sur la charte du Hamas.

XylofeneKolor 27/02/2009 16:01


Bonjour ! Oui, j'ai beaucoup entendu parler de ce livre ! Dès que j'ai fini les 40 que j'ai à lire, je lis celui-là !  Pas encore eu la possibilité de lire les documents pour les raisons que je t'ai données...
Je ne savais pas que tu étais à Rennes ! J'y suis pour la semaine ! 


amine 26/02/2009 14:05

Je sais qu'on ne peut pas tout mettre, mais au début de l'article, je pense qu'il aurait été important de dire que dès la fin du XIXe début XXe il y a des "achats" de terrain palestiniens par des juifs qui ensuite expulsent ces gens, processus qui s'est accéléré suite à la déclaration Balfour. De plus c'est bien l'Angleterre qui a favorisé cette installation pour raison géo-politique et encore plus grave juste avant la 2e guerre mondiale il y a une promesse faites au arabes pour les ralliers à leur causes avant le conflit mondiale, promesse contradictoire à la declaration du Lord Balfour.
Sinon si le Hamas a été elu aussi c'est bien parce que ils ont mis a gaza un programme social de construction d'école,d'hopitaux et que suite aux accord d'oslo, pendant 8 ans que s'est-il passé?La colonisation a continué et de l'autre coté la résistance Palestinienne a diminué!Donc la communauté international à dit et laissez entendre que si vous ne vous défendez pas vous disparaitrez, surtout quand on sais que Abbas ne cesse de négocier depuis 2 ans et n'obtient rien (sans compter que, comme vous l'avez dit, le fatah est corrompu) il est tout à fait normal que le hamas est gagné. Après je trouve que c'est une honte (ce n'est pas vous qui l'avez dis)de rabacher la charte du hamas comme prétexte à la classification de ce mouvement de résistance, qui n'est plus religieux, mais politique et pragmatique comme étant un groupe "terroriste" avec qui ont refuse de négocier...Honteux quand on sais que la charte du likoud ne reconnait pas la création d'un Etat Palestinien et quand on sais que le programme du hamas de 2006 n'a rien à voir avec la charte. Un programme qui contient 13 pointsprincipaux je crois,parmis ces 13 points 1 seul concerne le religieux ce qui est à des années lumieres de la charte qui fut rédigé en une nuit par un jeune théologien.

XylofeneKolor 27/02/2009 00:22


Bonsoir !

Oui, je sais bien que je ne peux pas tout mettre effectivement. Mais j'ai fait des liens vers d'autres articles qui détaillent bien tout ça (De Théodor Herzl à la naissance d'Israël) et c'est pour
ça que j'essaye d'en parler sous un autre angle. Quant à indiquer s'ils expulsaient les gens avant 1947, je ne m'y oserais pas, je n'ai pas de sources pour cela. Mais je ne pense pas qu'il y a ait
besoin de ça pour déjà montrer ce qui se passe.

Pour ce qui est du Hamas, tu vois que c'est un article en deux parties. Ne brise pas le suspense ! Laisse moi le temps d'en parler ! ;-)

Mais merci beaucoup pour ton commentaire, il m'a appris des choses ! Que je vais, bien sûr, m'empresser d'aller vérifier et creuser... :-)