Le Ghetto de Gaza en 2010

Publié le par XylofeneKolor

gaza poverty


Voici un nouvel article de Avigail Abarbanel, dont j'ai déjà traduit un superbe papier. Pour rappel, Avigail est juive, née et elevée en Israël où elle est allée à l'université, à l'armée, à la guerre même... pour ensuite quitter le pays et abandonner la nationalité israélienne. Avigail est psychologue et vit en Grande-Bretagne.

Petite note personnelle : si moi, j'avais écrit cet article, je me serais faite traiter d'antisémite, bien sûr...

Bonne lecture

XylofeneKolor 


PS : c'est moi qui ait choisi les images...

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J’ai écrit cet article après avoir lu la description de Sara Roy sur ce qui se passé à Gaza ces temps-ci (Gaza : Treading on Shards, 17 février 2010).

En grandissant en Israël, une des choses les plus marquantes que j’ai apprise sur l’Holocauste fut que les Nazis n’étaient pas seulement contents de tuer des Juifs. Ils voulaient leur voler leur dignité humaine, les déshumaniser. Cette politique était particulièrement évidente dans la façon dont les Nazis créèrent et gérèrent leurs fameux ghettos. L’un des plus connus de ceux-là fut le ghetto de Varsovie.

Le ghetto de Varsovie fut créé en fermant une section de la ville et retenant ainsi captifs la population juive au sein de ses murs. Le mur qui entourait le ghetto mesurait 3.5m de haut et avait des barbelés et du verre pilé au sommet. Il a coûté beaucoup de temps et d’argent. Les barrières étaient lourdement gardées et les gardes tiraient à vue sur quiconque tentait d’entrer ou sortir sans permission. La consigne était « tirer pour tuer » car la vie de ceux qui étaient captifs n’avait pas de valeur. C’était des morts vivants, abandonnés par les règles sociales et les lois qui protégeaient les droits humains.

Les Nazis avaient un contrôle complet sur la quantité de nourriture, d’eau et d’autres produits de première nécessité qui étaient autorisés à pénétrer à l’intérieur du ghetto. Ils dictaient ce qui était autorisé et en quelle quantité. Tout était rationné pour créer une pénurie volontaire, afin de s’assurer qu’il n’y ait pas assez de denrées pour tous et que la nutrition soit inadéquate. En tant qu’enfant ayant grandi en Israël, j’ai lu des histoires sur ces gens et leur combat pour nourrir leurs enfants dans le ghetto. Je me souviens de mon horreur et de ma culpabilité en lisant l’histoire d’une mère essayant de convaincre sa fille récalcitrante de manger des pelures de pommes de terre, car c’est tout ce qu’elle avait. Bien que très jeune, j’ai ressenti clairement l’impuissance de cette mère.

Bien entendu, la vie dans le ghetto s’est rapidement détériorée. Avec des conditions de vie inadéquates, des conditions sanitaires insuffisantes, pas de services de santé ou de médicaments, surpopulation, pénurie d’eau, de nourriture et de vêtements, l’impact était clair sur la population du ghetto. La maladie et la mort étaient partout. Le trafic de nourriture et de produits de première nécessité devint une fonction vitale, à un prix important pour ceux qui se portaient volontaires. Le marché noir florissait. La concurrence vis-à-vis de la nourriture rendit les gens impitoyables alors qu’ils essayaient de s’aider eux-mêmes ou leurs proches à survivre un jour de plus. La santé mentale se détériora rapidement. Les Nazis contrôlaient l’organisation politique et sociale du ghetto et s’assuraient que les Juifs se tournent les uns contre les autres. Ils créèrent des règles conçues délibérément pour encourager et récompenser les pires traits de la nature humaine. Certains Juifs volaient à d’autres Juifs et certains trahissaient juste pour survivre une autre journée. Le pire de tout est qu’ils n’avaient aucune idée de quoi l’avenir serait fait, pourquoi on leur faisait cela et quand cela allait cesser.

warsawghetto womanPourquoi les Nazis ont-ils fait cela ? Pourquoi déployer tant de moyens logistiques et financiers alors que ce qu’ils prévoient de faire est de les tuer de toute façon ? Je pense que la réponse se trouve dans l’effort de propagande anti-juive massif effectué par les Nazis et dans la politique de laisser les personnes étrangères au ghetto regarder rapidement à la vie du ghetto. Des bus ordinaires passaient régulièrement par le ghetto et laissaient les passagers voir rapidement les gens qui y vivaient. Ils n’étaient pas autorisés à s’en approcher trop, mais ils étaient assez proche pour voir la saleté et le manque. Ils pouvaient voir comme les gens du ghetto étaient sales et pathétiques, à quel point ils semblaient perdus et malades.

Mettez n’importe quel groupe dans des conditions impossibles et très vite, ce que nous pensons être la dignité humaine commence à fléchir. Des gens sales, mal nourris et mal habillés paraissent toujours avoir moins de dignité que ceux qui sont élégants et bien nourris. En réalité, ils n’ont pas moins de dignité mais l’humanité a toujours compté un peu trop sur les apparences extérieures pour porter des jugements sur les caractères des gens. En tous les cas, le message pour le spectateur extérieur du ghetto de Varsovie était ‘Tu vois ? Voilà comment sont les Juifs ; voilà comment ils vivent’.warsaw2

Il est bien connu que déshumaniser les gens les rend plus faciles à tuer. Cela est également plus facile au tueur d’échapper à la critique. La déshumanisation peut même fournir une excuse pour tuer. Cela rend le meurtre presque désirable. Le tueur peut être vu comme aidant le monde à se débarrasser de problèmes que personne ne souhaite vraiment. Bien sûr, la véritable raison du meurtre n’a rien à voir avec la dignité de l’autre. Mais rendre votre victime moins humaine est certainement bon pour la propagande. Cela aide également à convaincre vos propres soldats et bureaucrates que ceux qu’ils tuent ne sont pas aussi humains qu’eux, qu’ils sont donc dangereux et ne méritent pas de vivre.

En lisant le rapport de Sara Roy ‘Gaza : Treading on Shards’ (The Nation, 17 février 2010), j’ai pu noter les similitudes glaçantes entre ce que fait Israël à Gaza et ce qu’ont fait les Nazis à Varsovie et dans d’autres ghettos. Je ne pense pas que les habitants de Gaza aient moins de dignité que quiconque. Ils en ont peut-être même davantage. Je ne sais pas comment ils survivent, comment ils continuent à se lever le matin pour continuer. En tant que professionnelle de la santé mentale, je ne peux que deviner ce que ces gens ressentent d’un moment à l’autre et quels dommages à long terme leur sont infligés. Nous savons déjà que tous les enfants de Gaza souffrent de désordres dûs au stress post-traumatique (« post-traumatic stress disorder » – PTSD). Tout le monde à Gaza a perdu quelqu’un de proche suite aux bombardements israéliens. Il doit y avoir un chagrin inconcevable là-bas.

21gaza-600Comment vous accrocher à l’espoir et à un sens quelconque de votre vie lorsque celle-ci en est réduite à vivre de restes, lorsque vous ne pouvez pas nourrir convenablement vos enfants ou les maintenir en sécurité et quand vous n’avez absolument aucun contrôle sur ce qui vous arrive ; et le pire de tout, comment continuez-vous à vivre lorsque vous êtes incarcéré indéfiniment, sans aucune chance d’en sortir, et quand si peu de gens dans le reste du monde se soucient de ce qui vous arrive ?

La plupart d’entre nous seraient d’accord pour affirmer que ce que les nazis ont fait était monstrueux et mal, que les ghettos étaient inhumains et n’auraient jamais dû exister, pour commencer. Alors pourquoi laisse t-on le ghetto de Gaza exister en 2010 ? Pourquoi Israël a le droit de déshumaniser, contrôler, humilier et tuer 1.5 millions de personnes sans en subir de conséquences ? Israël transgresse toutes les lois possibles sur les droits de l’homme dans la façon dont il traite les habitants de Gaza, et personne ne l’arrête.

Israël et les institutions juives dans le monde entier travaillent d’arrache-pied pour s’assurer que l’holocauste n’est pas oublié. Le jour de la commémoration de l’holocauste est une journée forte même ici en Grande-Bretagne. Les recherches sur l’holocauste continuent. De nouvelles perspectives et de nouveaux faits sont révélés incessamment et enseignés au monde, pour « ne jamais oublier ». Il se peut que nous n’ayons pas oublié l’holocauste mais nous n’en avons rien appris. Il n’y a absolument aucune différence entre les Gazaouites et les Juifs du ghetto de Varsovie. Ce sont tous des êtres humains comme vous et moi. Bien sûr, la majorité des Juifs d’Israël ne pensent pas ainsi. Ils considèrent les Palestiniens en général et les Gazaouites en particulier comme une forme inférieure de vie, des « moins que ». Mais ceux d’entre nous un peu moins lobotomisés peuvent et doivent reconnaître l’humanité et la dignité des Gazaouites, ainsi que leur innocence.Gaza detritus

L’Europe et les USA étaient complices de l’holocauste en ne lisant pas les signes avant-coureurs. Ils ont laissé escalader graduellement l’institutionnalisation et la légalisation des violations des droits de l’homme envers les juifs du régime nazi ; une escalade qui menait à l’extermination de masse. Au moment où les ghettos furent créés, les choses étaient déjà allées trop loin mais pourtant, aucune personne qui avait le pouvoir de changer les choses n’a fait quoi que ce soit. Les Juifs ne représentaient rien alors, et maintenant les Palestiniens subissent le même sort. A l’instar des Juifs européens, les Palestiniens sont des gens ordinaires pris dans les griffes d’un régime meurtrier dont l’objectif est de les détruire, pour des raisons qui lui sont personnelles. Les Palestiniens sont les « rien » d’aujourd’hui, et aucune personne ayant le pouvoir de changer les choses ne se soucie d’eux.

Les grands de ce monde ne font pas que décider de ne rien dire ni faire. Ils approuvent ouvertement la propagande anti palestinienne israélienne. En regardant la souffrance de la population gazaouite, ils voient des gens qui, de l’extérieur, ne semblent avoir aucune dignité. Les Gazaouites sont décrits comme moins qu’humains, impitoyables, sournois, des extrémistes assoiffés de sang de Juifs et haïssant les américains, des indésirables. C’est beaucoup plus simple de tuer des indésirables et de n’en subir aucune conséquence, ou simplement de détourner le regard de leur souffrance interminable et mort à venir. Dans les années 30-40, l’Europe et les USA auraient pu excuser leur inaction en disant qu’ils étaient occupés à faire la guerre. Quelle est l’excuse aujourd’hui ?

Israël a l’intention de détruire Gaza, à terme, quel que soit le temps que cela prenne. Ses politiques ne sont pas le fruit du hasard. Elles sont calculées et systématiques, elles mènent quelque part. En attendant, Israël est occupé à désensibiliser un monde déjà bien indifférent en escaladant lentement ses politiques ainsi que ses violations et l’injustice qu’elles causent (pas seulement à Gaza mais contre la population palestinienne dans son ensemble). Pourquoi il fait cela est le sujet d’une analyse psychologique et d’un autre article. La feuille de route d’Israël n’est probablement pas calquée sur la « science des races » à la Nazi mais les actions d’Israël sont très similaires et leurs résultats vont dans la même direction que ceux des politiques nazies anti-juives.

Ne disons simplement pas que nous ne savions pas ou que nous n’avons pas vu les signes avant-coureurs. Des gens bons, honnêtes comme Sara Roy doivent continuer à écrire et expliquer pour qu’à l’avenir, si des gens se réveillent et commencent à poser des question, les grands de ce monde ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas ce qu’il se passait.

Avigail Abarbanel

Publié dans Israël au crible

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