Deux poids, deux mesures

Publié le par XylofeneKolor




Lorsque j'étudie le conflit israélo-palestinien, il y a une chose que je n'arrive pas à comprendre : pourquoi les israéliens, et une bonne partie du reste du monde, ne voient pas l'énormité de la situation. Le thème du jour est : "deux poids, deux mesures"... Voici quelques exemples.


La liberté d'expression

Les villes "mixtes" (c'est-à-dire comprenant une partie non-négligeable de minorités non-juives) sont très souvent peuplés de Juifs russophones, les derniers arrivés des différentes Alya juives en Israël. Les journalistes, historiens, et intellectuels en général en Israël s'accordent pour dire que ces derniers arrivés subissent à peu de choses près le même sort que celui des Juifs séfarades dans les années 60. Arrivés pauvres, il s'agit, pour ces populations de trouver des logements à des tarifs raisonnables et, mis à part les colonies illégales en Cisjordanie, il leur reste la vie aux côtés des Arabes israéliens dans les villes mixtes... En découle une quasi-exploitation de ces populations qui servent de "tampon" entre Arabes israéliens et les populations "intégrées" (c'est-à-dire des Alya précédentes). Ce faisant, deux groupes de population pauvres, faibles et hostiles vivent dans une promiscuité qui décuple un racisme déjà bien présent dans ces villes mixtes.

L'hostilité vis-à-vis des Arabes israéliens ne fait que progresser. Les démonstrations anti-arabes sont claires, et atteignent même désormais les quartiers bobos de Tel-Aviv (avec des graffitis sur les murs, signés de l'étoile de David). En 2005 déjà, un scandale éclata avec la publication d'un poème par Gershon Trastman (russophone) : "Le problème des Arabes israéliens est un cauchemar. Le nombre d'Arabes dépasse désormais le million et ne fait que croître. Regardez-les et vous n'en croirez pas vos yeux. La nuit, les Arabes complotent pour multiplier leur race. Est-ce une punition divine ? Ce qui est sûr c'est que cette chose est en train de creuser notre tombe. Et cette chose, c'est le ventre de la femme arabe". Ce "poème" a fait scandale et Trastman fut jugé pour cela. Ce qui provoqua l'ire de nombreux Israéliens qui invoquaient "la liberté d'expression". Au yeux de nombreux politiciens israéliens (de droite) mais aussi de citoyens, Israël sacrifie la "liberté d'expression" sur l'autel de la fraternité israélo-arabe... 

Prenons maintenant les dernières élections législatives et le grand gagnant stratégique : Avigdor Lieberman, chef du parti Israël Beitanou (extrême droite). La partie fort inquiétante de son programme politique consiste en un "serment de loyauté". Tout israélien qui refuse de prêter ce serment se verra enlever ses droits de citoyen, le droit de vote et le droit de se présenter aux élections. Cette partie du programme a eu un grand succès auprès du public israélien qui a tout de même fait de ce parti le troisième de l'état, avec 12% des voix. Haaretz, le quotidien israélien, interviewait des lycéens de 16-18 ans peu avant les élections pour comprendre pourquoi Lieberman avait un tel succès auprès de cette population (une simulation d'élections auprès de 10 lycées en Israël ont vu la victoire accordée à Lieberman). Un des jeunes interrogés nous dit : "Quelqu'un qui ne déclare pas sa loyauté envers l'état, qui n'a pas de patriotisme, devrait se voir retirer la citoyenneté. Toute personne contre l'opération à Gaza, par exemple, c'est un genre de déloyauté...". N'oublions pas que ce sont ces lycéens qui, sous peu, partiront faire leur service militaire dans les territoires occupés et à Gaza.

Retirer la citoyenneté à quelqu'un qui refuse une loyauté aveugle et inconditionnelle, c'est retirer la citoyenneté à tous les objecteurs de conscience, aux activistes pacifiques, aux modérés partisans d'accords de paix rapide, aux Arabes israéliens qui pleurent l'oppression et la destruction de leurs frères, à tous les libres penseurs qui essaient d'avoir une vision équilibrée des événements. Ou alors, c'est les conserver dans le pays, mais en muselant leur liberté d'expression. Et ceci ne semble pas être un problème, pour souvent la même fraction de la population israélienne qui hurle à la mort lorsqu'on les juge pour incitation à la haine. Rien d'étonnant, me direz-vous. Ce qui vaut pour eux, ne vaut pas pour les autres. Quelle chance d'être le peuple élu...


Les exigences d'Israël envers l'autorité palestinienne

Il s'agit là bien sûr d'un des piliers de ce conflit et c'est pour cela que je m'amuse à en parler au même niveau.

Pendant très longtemps, l'échec des négociations de paix israélo-palestiniennes était dû au simple postulat suivant : Israël exige, pour négocier avec les Palestiniens, que ceux-ci reconnaissent à Israël le droit d'exister en tant qu'état et qu'ils renoncent à la violence. Yasser Arafat et son OLP ont fait cela et bien plus : acceptation d'une solution à deux états, moins de 25% des terres historiques attribuées à la Palestine).

Et si on retournait la question ? Quand Israël reconnaît-il à la Palestine le droit d'exister en tant qu'état et quand renoncent-ils à la violence ? La réponse que l'histoire nous a donnée jusqu'à présent est : jamais. Bien entendu, la version médiatique la plus répandue est qu'Israël répond aux provocations des "terroristes palestiniens". Des multitudes de livres historiques ainsi que des milliers de rapports prouvent largement que les palestiniens "répliquent" et n'attaquent pas. D'autres articles et documents prouvent tout aussi largement que les "trêves" israélo-palestiniennes ont systématiquement été rompues par Israël.


Le droit au retour

Une des lois fondamentales de l'état d'Israël est le "droit au retour" : tout Juif de notre planète, qu'il vienne d'Ukraine, du Mexique ou de Chine, peut "revenir" (le terme est amusant) en terre d'Israël et obtient instantanément la citoyenneté israélienne.

Côté palestinien, c'est autre chose.

A Jérusalem-Est (annexé de facto par Israël en 1967), par exemple, les Palestiniens ont un statut de "résident permanent". Suivant la guerre de 1967, Israël a donné des permis de résidence permanente aux Palestiniens présents. Ceux qui avaient fui, ou qui étaient absents à ce moment là ont perdu le droit de revenir à Jérusalem. Pour toujours. Jusqu'en 1995, ceux qui vivaient à l'étranger plus de sept ans, ou qui obtenaient un statut de résident ou de citoyen dans un autre pays pouvaient perdre leur statut de résident à Jérusalem. En 1995, Israël a commencé à retirer les statuts de résident à tous ceux qui ne pouvaient pas prouver que Jérusalem était leur "centre de vie". Depuis fin 1995, Israël retire le statut de résident à toute personne qui déménage en dehors de Jérusalem (même à 5 Km...). Bien sûr, cela signifie qu'il est impossible d'y revenir, même pour une visite de famille, à moins d'obtenir un permis, ce qui relève de l'impossible (voir reportage CBS). En 2005, c'est 222 Palestiniens qui se voient retirer leur permis de résidence. En 2006, ce chiffre monte à 1363.

Dans les territoires occupés et à Gaza, les systèmes de permis de circulation empêchent les Palestiniens de se voir. J'ai rencontré personnellement des gens nés à Jérusalem, élevés à Jérusalem, mais, pour cause de mariage avec un Hébronite (et donc de déménagement à Hébron), ne peuvent aller voir leur famille à Jérusalem. Les grands-parents ne connaissent pas leurs petits-enfants, les frères et soeurs ne se voient plus. J'ai aussi rencontré un policier palestinien, marié depuis 12 ans à une Gazaouite. Le seul problème est qu'Israël n'a jamais accordé de permis, ni à l'un, ni à l'autre, depuis le mariage, pour qu'ils puissent vivre ensemble. Elle est donc à Gaza, il est à Hébron, ils ne se sont pas vus depuis 12 ans et le mariage n'est pas encore consommé... Depuis 2003, si un Arabe israélien souhaite épouser une Palestinienne de Cisjordanie ou de Gaza, libre à lui d'aller vivre là-bas, mais jamais la Palestinienne n'obtiendra de permis de résidence, encore moins la nationalité. En revanche, toute personne venant de n'importe quel pays du monde qui épouse un Israélien obtient automatiquement la nationalité...

Et je ne parle même pas des millions de réfugiés palestiniens et de leurs descendants dans les pays arabes environnants ayant fui la guerre de 1948... Le "droit au retour" de ces gens-là dans leurs terres d'origine (l'actuel Israël) est expressément refusé par tous les dirigeants israéliens. Ce n'est même pas la peine d'aborder le sujet... Par contre, si vous êtes un Juif de Papouasie depuis 25 générations, Israël vous ouvre les bras. A condition bien sûr, que vous souhaitiez y vivre.


XylofeneKolor

P.S. : Me voici ravie ! Je viens de publier cet article et, exactement une heure plus tard, je reçois mon email quotidien des "titres du jour" de Courrier International. Et quelle ne fut pas ma surprise de lire cet article !


Publié dans Israël au crible

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cristele 02/03/2009 03:08

Si les palestiniens refugies des pays avaient un droit au retour, ils depasseraient en nombre le nombre de juifs, ce qui ruinerait quelque peu le dessein d'avoir un etat juif. C'est pour ca qu'ils ne peuvent pas revenir. A terme de toutes facons, un etat d'une seule religion, et specialment lorsqu'il s'agit d'une democratie, c'est impossible a realiser. Sinon on en arrive a des iditioties du genre "je suis en democratie mais mon voisin a moins de democratie que moi" ce qui moralement est bien sur intenable. Quand il s'agit d'une dictature, c'est aussi intenable mais la loi est imposee donc personne ne peut se plaindre ou etre gene par le double standard.

XylofeneKolor 02/03/2009 14:45


On est bien d'accord Cristele ! Et c'est bien pour cela que je dis que ce sont "deux poids deux mesures" car s'il est "impensable", pour eux, de voir revenir les réfugiés qui sont 1) propriétaires
terriens (avec titres de propriété) et 2) originaires depuis des générations de cette terre alors qu'il est "normal", toujours pour eux, de voir "revenir" des gens qui n'ont RIEN à voir avec cette
terre, c'est ce que j'appelle de l'apartheid.

Encore une fois, je ne suis pas opposée à l'existence de l'état d'Israël. Simplement, qu'elle se fasse au détriment des autochtones (un peu comme les peaux-rouges en Amérique du Nord) et en les
chassant de leurs terres, c'est totalement inadmissible. En particulier lorsque cela dure et continue depuis 60 ans, avec la bénédiction du monde occidental.