De Theodor Herzl à la naissance d'Israël (épisode 1)

Publié le par XylofeneKolor



Article de Henry Laurens dans
Manière de Voir, numéro 98, Avril-Mai 2008, "Histoires d'Israël".

Le sionisme est un
projet politique aux aspects multiples qui a su s'imposer grâce aux circonstances historiques, mais aussi à ses propres capacités d'organisation et de mobilisation. Sa mise en oeuvre ne s'est pas faite en un jour. La tâche était immense. Se présentant comme une volonté de créer une nation juive sur un territoire donné, il lui fallait partir absolument de rien. Sa vision correspond à la norme des nationalismes territoriaux de la fin du XIXème siècleen Europe centrale et orientale, qui se revendiquent d'un état ayant existé précédemment avec une langue et un territoire définis (la Serbie renvoie à un royaume serbe médiéval et à une langue en train de redevenir une langue de culture, même chose pour la Bulgarie, la Pologne, l'Ukraine...). A cela, s'ajoute une identification correspondant à une religion (un "vrai" Polonais ne peut être que catholique, un "vrai" Russe qu'orthodoxe). Ces caractéristiques, le sionisme le porte aux extrêmes.

Le territoire revendiqué ne peut se situer en Europe, et seule la mobilisation des affects renvoyant à la terre ancestrale permet d'espérer la matérialisation de son ambition en Palestine : comment s'enthousiasmer pour Etat juif en Amérique ou en Afrique, localisations en un temps envisagées ? Quant à la langue hébraïque, jusque-là exclusivement religieuse, elle est à réinventer. Et la grande majorité des religieux se montre hostile au projet, en raison du risque d'empiétement qu'il présente sur la volonté divine (les rabbins redoutent une dérive messianique).

Bref, tout fait défaut au départ : le territoire, la langue et même, partiellement, le référent religieux.

Les Juifs de Palestine sont essentiellement des fidèles vivant des subsides de la diaspora, que la philanthropie juive occidentale travaille depuis des décennies, avec un succès inégal, à rendre "productifs". Ils ne peuvent donc pas servir de base humaine au projet sioniste. Au-delà de quelques précurseurs, le sionisme ne devient réalisable qu'avec les débuts de la première mondialisation, dans les années 1870 : les réseaux de chemins de fer d'Europe orientale se connectent alors aux réseaux d'Europe occidentale et, par là, au ports d'où partent des navires à vapeur à horaires réguliers. Au Proche-Orient, c'est l'âge d'or de la domination collective des puissances européennes qui, en s'appuyant sur la "Diplomatie de la canonnière", imposent leurs décisions à un administration ottomane réformée qui a rétabli l'ordre public.

Le réservoir humain réside dans la
masse des Juifs de l'Empire russe et de la Roumanie, soumise à des législations antisémites discriminatoires alors qu'elle est en pleine expansion démographique. La mondialisation favorise une émigration massive, mais à destination des "pays neufs" qui ont besoin de main d'oeuvre (les deux Amériques, l'Afrique du Sud, l'Australie) : la traversée océanique tient lieu d'investissement de départ. Il n'en va pas de même avec la Palestine : au coût du transport s'ajoutent les investissements économiques indispensables pour créer les activités correspondantes. Les premiers émigrants des années 1880 (ou première Alya, en hébreu "montée") s'en rendent rapidement compte : ils végètent dans une terrible misère.

Si les comités des Amants de Sion  ont pu diffuser l'idée sioniste parmi les Juifs d'Europe orientale, ils ne disposent pas des moyens de lui donner vie. Ils doivent donc se tourner vers les philanthropes juifs d'Europe occidentale qui, par le biais de la Jewish Colonization Association (ICA), assurent déjà une partie des frais de transport et d'installation en Amérique.

Pour le baron français
Edmond de Rotschild, la colonisation juive en Palestine est une affaire personnelle. Il est intervenu pour empêcher que, par désespoir, les immigrants se convertissent au protestantisme des missionnaires britanniques, puis s'est passionné pour cette entreprise. Il crée alors un certain nombre de colonies agricoles, encadrées par des "israélites" français. Son idée consiste à créer une population de paysans indépendants sur le modèle français ; mais il lui faut se méfier de la mauvaise qualité du "matériel humain" : celui-ci doit être régénéré par le travail et la formation. D'où le caractère paternaliste de son mode d'organisation.

La question essentielle est d'arriver à un minimum de rentabilité permettant de mettre fin aux subventions permanentes.
Cet objectif n'est atteint qu'au début du XXème siècle, grâce à la mise en place d'une agriculture de plantation utilisant une abondante main-d'oeuvre arabe. En 1899, le baron transfert officiellement ses colonies à l'ICA, mais en fait il continue de les gérer par le biais de la "Commission Palestinienne" de ladite organisation. Après la première guerre mondiale, l'organisation prendra le nom de "Palestine Jewish Colonization Association" (PICA). Jusqu'à sa mort en 1935, le baron étendra constamment son domaine agricole en accordant toujours plus d'autonomie aux paysans qui en dépendent, favorisant leur accès à la propriété individuelle.

La perspective d'Edmond de Rotschild dépasse la seule philanthropie :
ses rachats de terres tendent à créer un véritable maillage de la Palestine. Il a compris très tôt la nécessité d'une totale discrétion, afin de ne pas inquiéter les autorités ottomanes et la population arabe. Et c'est pourquoi l'orientation de Theodor Herzl, qui joue, au contraire, la carte de l'action publique, le contrarie.

(fin de l'épisode 1 - voir épisode 2)

 

Publié dans Israël au crible

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PatRiCk 08/02/2009 16:29

Le sionisme est une idéologie politique et/ou religieuse?

XylofeneKolor 09/02/2009 00:38


Patrick, le sionisme, comme expliqué dans cet article a deux dimensions : 1) établir une nation 2) pour le peuple juif. A partir du moment où le principe de base est d'établir une nation, c'est une
dimension politique (Kurdes, Arméniens, Kosovars...). A partir du moment où c'est pour y établir une majorité religieuse, cela prend donc aussi une dimension religieuse... Surtout quand le
territoire réclamé l'est par rapport à un "droit biblique" (Dieu nous a donné cette terre).

Maintenant que le territoire existe (même si de nombreux pays arabes ne l'ont pas reconnu), l'expansion de ce territoire pour parvenir à "La Grande Israël" est clairement religieux. Mais attention,
c'est assez compliqué. Saches que certains groupes religieux (notamment certains ultra-orthodoxes) sont anti-sionistes. En effet, le peuple juif est supposé rester en diaspora jusqu'au retour du
Messie. Si Israël existe, c'est que le Messie est revenu (certains disent que c'est Ben Gourion)... Tout est très compliqué dans cette histoire. Mais reste avec moi, et j'espère que tu comprendras
beaucoup. A toi après, de juger - ou pas !