Il est temps d’agir

Une de mes plus proches amies, S., est juive. Quand je lui parle du conflit israélo-palestinien, la plupart du temps elle élude, me disant qu’elle ne se sent pas vraiment concernée et qu’elle n’y connaît pas grand-chose. Jusqu’à présent, j’ai toujours trouvé qu’après tout, c’est vrai, elle avait tout à fait le droit de ne pas s’y intéresser. Mon amie V., juive elle aussi, a du mal à lire mon blog (dont le sujet est le conflit israélo-palestinien) pour cause de « réaction schizophrénique émotionnelle », me dit-elle. Je comprends et je compatis car c’est son « peuple » qui est directement concerné par ce conflit.
Depuis quelques semaines, je visite un certain nombre de groupes sur Facebook aux doux noms comme « Mort aux Arabes » ou « Mort aux Juifs ». Je ne m’y arrête pas. Que les crétins restent entre eux. Je m’arrête plus volontiers sur des groupes non moins dangereux comme « Contre tous les antisionistes donc antisémites » qui réclament l’expulsion pure et simple de France de personnes comme Thierry Meyssan, Dieudonné ou Alain Soral.
Ceux qui dénoncent la politique d’Israël « sioniste » (dans le sens d’un état majoritairement juif d’une part, et expansionniste d’autre part, avec une politique forte de colonisation et d’occupation) se voient opposer des réactions on ne peut plus violentes de la part des défenseurs d’Israël, qui les accusent d’antisémitisme.
Reprenons la définition du Larousse : « Antisémitisme : doctrine ou attitude d’hostilité systématique à l’égard des Juifs ». Or, la dénonciation de la politique d’Israël ne relève absolument pas de l’antisémitisme, de même que la condamnation par la communauté internationale de la politique de la Serbie ne relevait pas de la religion ni de la race, tous étant majoritairement chrétiens et de souche ethnique semblable.
Il existe clairement aujourd’hui un amalgame entre « Juif », « peuple juif », « Israël » et « sionisme ». Ce qui, je dois bien le dire, est fort habile et arrange bien la politique sioniste israélienne.
Quand on a une démarche fondée sur l’honnêteté intellectuelle, qui est, je pense, la mienne, on essaye de comprendre. Quand on essaye de comprendre, on pose des questions. C’est ce que j’ai fait. J’ai demandé à ces gens, présents sur Facebook, ce qu’ils entendaient par « peuple ». Car, en ce qui me concerne, un « peuple » possède un bassin géographique, ethnique, culturel, linguistique communs. Je n’y inclus pas la religion car, dans de nombreux cas de par le monde, les religions cohabitent au sein d’un même peuple (et notamment chez les Arabes d’ailleurs). Ainsi, pour moi, il est étrange de parler de « peuple juif » comme il serait étrange de parler de « peuple protestant » ou « peuple bouddhiste ». La notion de « peuple » n’est pas, pour moi, liée au concept de religion, même s’il est vrai que, dans un pays donné, il existe souvent une religion dominante.
A ma question « qu’est-ce qu’un peuple » - adressée à des sionistes convaincus, je le rappelle, on me répond que le « peuple juif » en est un car il possède des prières communes, des souffrances communes, des rêves communs et une histoire commune. Et, même si je ne partage pas leur opinion (car, pour moi, rien n’est plus différent qu’un Juif orthodoxe séfarade marocain d’un Juif laïc ukrainien), histoire de dire qu’on est de bonne volonté, on accepte cette « définition ».
Quand on demande à ces mêmes gens de définir « sionisme », ils varient dans leurs définitions, de la plus farfelue : « protège et défends ta terre » (comme si les Juifs avaient une terre à défendre au moment de la création du sionisme), à la plus nationaliste : « c’est le droit du peuple Juif d’avoir son propre état, comme n’importe quel peuple ».
Quand enfin on leur demande si antisémitisme et antisionisme sont liés, là aussi les réponses vont de la plus ridicule : « c’est la même chose » (comme si une religion multi-millénaire et un projet politique à peine centenaire pouvaient être la même chose), à la plus alambiquée : « l’antisionisme, qui refuse donc au peuple juif le droit à son état, est une marque d’hostilité à l’égard des Juifs donc de l’antisémitisme ».
Dès lors, on entre dans le labyrinthe du Minotaure.
En effet, si on oppose à ces gens-là le fait qu’environ un million de Juifs orthodoxes dans le monde sont antisionistes, peut-on alors décemment traiter ces gens-là d’antisémites ? Là pleuvent les dénigrements qui tendent à dire que ces groupes sont ultra-minoritaires (1 million sur 13, ça fait quand même pas loin de 8%. Quand on devient le troisième parti d’Israël avec 12%, on peut difficilement dire que 8% est une ultra-minorité…) et que surtout, bien sûr, ils n’ont rien compris au Judaïsme, au vrai (bien sûr, des gens qui ont lu la Torah des centaines de fois ne connaissent rien à leur religion)… Et enfin, si on les stimule un peu trop, arrive l’argument ultime : la création d’Israël, pays laïque, a évacué la religion de la notion du « peuple juif » (notez bien qu’ils ne disent pas « israéliens »).
C’est pour cela, affirment-ils, qu’en Israël, on peut rouler en voiture le jour du shabbat ! Qu’on est « gay-friendly » ! Qu’on importe et exporte du porc ! Ben oui, c’est laïc quoi. Le peuple juif est laïc… Faire partie du « peuple juif » n’a donc plus rien à voir avec la religion, disent-ils, c’est idéologique.
En attendant, pour faire partie de ce peuple juif, je rappelle qu’il faut tout de même se convertir au Judaïsme. Mais bon, moi j’dis ça…
Voici comment, globalement, de fil en aiguille, le sionisme et la politique d’Israël sont greffés au Judaïsme, de manière indissociable, tout en affirmant que cela ne l’est pas.
D’une part, critiquer la politique sioniste expansionniste, violente et ségrégationniste d’Israël, pays accusé de crimes de guerre, affublé d’au moins 65 résolutions de l’ONU, accusé par des centaines d’organisations de centaines de milliers de violations du droit international et des droits de l’homme, c’est critiquer le peuple juif, c’est être antisémite. Attention ! Les antisionistes DONC antisémites, véritables néonazis, vont nous mettre dans les chambres à gaz ! Treblinka nous guette !
D’autre part, cette logique permet aussi de dénigrer les orthodoxes juifs antisionistes, car « le peuple juif » n’est plus dépendant du Judaïsme…
Enfin, et dernier point, la logique continue quand les Juifs de la diaspora critiquent eux aussi la politique d’Israël : ce ne sont pas de « vrais » Juifs, puisqu’ils ne vivent pas en Israël !
Quelle est leur logique envers les israéliens qui critiquent la politique d’Israël ? Je ne sais pas, mais ce que je peux dire, c’est que 20,000 israéliens par an quittent le pays définitivement. On supposera, bien sûr, que c’est dû aux « terroristes ». On peut aussi supposer que la « déloyauté » à Israël est un motif d’isolement.
Je dis STOP ! Ça suffit ! C’est une prise d’otages insupportable !
Et en disant cela, je ne préviens pas les goyim ; du moins pas seulement et pas prioritairement : je préviens tous les Juifs du monde. Sur 13 millions d’entre vous, combien soutiennent la politique d’Israël ? Combien la condamnent ? Combien ne sont ni « au courant », ni « concernés » pour cause de « schizophrénie émotionnelle » (qu’encore une fois je comprends et qui me fait mal pour vous) ou autre démarche ?
Les actes perpétrés depuis 1947 dans cette région le sont au nom du peuple juif. Au nom de tous les juifs. Au nom de mes amies S. et V. et de leur présumée protection. Au nom des morts de la Shoah, ces millions de morts pour leur appartenance à une religion ou à une ethnie.
Meir Yaari, un des secrétaires du Mapam, dit à ses camarades en décembre 1948, au moment des expulsions massives de Palestiniens : « Beaucoup d’entre nous perdent leur image humaine. Comme ils estiment facilement pouvoir – et avoir le droit de – prendre des femmes, des enfants et des vieillards et en remplir les routes parce que tel est l’impératif de la stratégie. Et cela nous le disons, nous les membres de l’Hachomer Hatzaïr, qui nous rappelons qui a utilisé ces moyens contre notre peuple durant la guerre. Je suis horrifié. »*La propagande sioniste persiste à essayer de nous faire croire que sa politique est justifiée par l’antisémitisme et par la politique du « plus jamais ». Quant à moi, je pense, comme énormément d’autres gens, à commencer par ce million de Juifs orthodoxes « antisémites », que la politique sioniste israélienne est la raison principale, sinon la seule raison de la montée de l’antisémitisme dans le monde.
Je constate sur les forums des groupes de Facebook que les dérapages d’intervenants ne faisant plus la différence entre « Juif », « israélien » et « sioniste » sont de plus en plus nombreux et de plus en plus violents. Et c’est logique ! Quand on crie haut et fort qu’antisionisme et antisémitisme sont une seule et même chose ou qu’une notion implique l’autre, qu’on ne s’étonne pas d’entendre les opposants, et en particulier les Arabes, crier qu’un Juif et un sioniste… c’est la même chose… ou que l’un implique l’autre ! Cela s’appelle récolter ce que l’on sème.
La situation est extrêmement grave. Vous, Juifs de ce monde, n’avez plus les moyens de ne plus vous sentir concernés, de ne plus être au courant. Car, pendant que vous ne faites rien, pendant que votre vie de Juif continue, sans faire de mal à personne et en étant spirituels, pacifiques, philosophes et sages, vous êtes, sans le savoir ou sans vous en préoccuper outre mesure, pris en otage par le sionisme politique israélien.
Il est temps pour vous de prendre parti. Il est plus que temps. L’histoire se répète. Et il est primordial que vous preniez une position ferme, qu’elle soit pro ou anti. En vous taisant ou en regardant ailleurs, vous vous laissez associer à ce qui pour moi ressemble aux prémisses de la prochaine guerre mondiale - l’Islam contre l’occident - dont nous sortirons tous perdants.
Je vous en prie. Faites quelque chose.
XylofeneKolor
P.S. : pendant l’écriture de cet article, la couverture de l’Express, est une photo de Dieudonné avec la mention « Les nouveaux réseaux antisémites »… CQFD.
* Mapam est un parti politique israélien sioniste, à idéologie marxiste. Il est actif au sein de la politique israélienne jusqu'aux années 1990. Le parti naît en Janvier 1948 de la fusion des mouvements Hachomer Hatzaïr, Pôle sion gauche et Achdut Ha'avoda. À l'origine, le Mapam est créé par des petits partis d'extrême gauche sioniste qui militaient pour un État Judéo-Arabe. Mais le Mapam accepte le Plan de partage de la Palestine de 1947. Son « programme d'unité » de janvier 1948 précise de façon assez contradictoire : « Le parti, tout en restant fondamentalement hostile au principe du partage territorial, participera avec toutes ses forces à l'édification de l'État juif et à sa défense. »