Ces Arabes, alors ! Quelle bande de brutes !

Bonjour,
L’Homme a la mémoire courte. Si c’est souvent une bonne chose pour lui (capacité de résilience, pardon, retour à une vie normale), c’est aussi une malédiction car cela le rend imperméable à l’empathie envers un autre homme qui peut se retrouver dans la même situation, des années plus tard. Les leçons de l’histoire sont vite oubliées.
Me voici ici aujourd’hui pour vous faire une petite piqûre de rappel. Oh, pas besoin de remonter bien loin. Remontons à la seconde guerre mondiale. Remontons à cet épisode souvent peu glorieux de notre histoire, en France : l’occupation allemande, l’occupation nazie. C’était quand déjà ? Ha oui, voilà : de juin 1940 à juin 1944. Quatre ans. Quarante-huit mois. Un article de Wikipedia vous donnera de nombreux détails sur la collaboration en France et ses dégâts, dont les cicatrices sont encore présentes aujourd’hui.
Quelques chiffres ? A la libération, nous avons exécuté extra-judiciairement 10,000 français, tondu 20,000 femmes françaises (appelées très délicatement les „horizontales“), traité 300,000 dossiers qui ont entraîné 127,000 procès menant à 97,000 condamnations allant de 5 ans à la peine de mort. Je trouve que c’est un joli „tableau de chasse“, pas vous ? Et pourtant, il est relativement mesuré en comparaison avec les Pays-bas, le Danemark, la Norvège et la Belgique. C’est vrai, il faut bien se rendre à l’évidence, les Européens sont des modèles de tolérance et de mesure.
J’ose me répéter ? 48 mois. C’est la durée de l’occupation allemande en France. J’ai un autre chiffre, là, sous la main : 42 ans. C’est la durée de l’occupation israélienne en Palestine.
J’ai beaucoup de chance. A peine arrivée en Palestine, au début de l’été 2006, j’ai parcouru avidement la petite bibliothèque de l’appartement où les anciens délégués laissent toujours une petite contribution littéraire pour les suivants, des livres qui les ont marqués, des livres pour se détendre. Ca va des „Conventions de Genève“ à „Comment réussir une relation amoureuse longue distance“... Au milieu se trouvait ce tout petit livre, tout discret, dont j’ai oublié et le titre et l’auteur mais qui traitait d’un sujet que j’ai depuis toujours en tête quand je pense au conflit : la collaboration et la résistance en Palestine, de 1967 à nos jours.
Après lecture de ce livre, après séjour dans ce pays à défendre les droits de l’Homme et à dénoncer les violations des conventions de Genève, je ne peux pas m’empêcher de me gausser (jaune) quand je lis des expressions de jugement moral, surtout venant des Européens, sur la « brutalité des Palestiniens » (voir cette splendide page comme exemple) lorsqu’ils exécutent un collaborateur, montrant leur « absence de volonté de vivre en paix ». Qu’avons-nous fait de beaucoup mieux pour juger qui que ce soit dans ce domaine? Je crois qu’il s’agirait avant tout de tourner notre langue dans la bouche de nombreuses fois avant de parler.
Tout conflit armé qui se solde par une occupation de l’une des parties de tout ou partie du pays de l’autre entraîne les phénomènes de résistance et de collaboration. Les deux vont de pair et sont indissociables. Chaque conflit a son lot de traîtres et de héros, dont les définitions ont des frontières mouvantes selon qui se permet de les définir. Et je ne m’y risquerai pas de sitôt. Michelin, par exemple. Ce brave homme (ce salaud ?) a financé et apporté son soutien à la résistance. Cela ne l’a pas empêché d’être jugé après-guerre pour avoir vendu à l’armée allemande des pneus pour les voitures et avions militaires. Où se situe la frontière ? Depuis quand le manichéisme est-il l’étalon-or de la morale ?
En Palestine, comme ailleurs, il y a différents types de profils de collaborateurs (les papous sont de retour !) : ceux qui le font de leur plein gré, ceux qui s’y retrouvent forcés (même si on a toujours le choix, me direz-vous, mais j’insiste : 42 ans… Il est sacrément long ce tunnel…). Il y a les collaborateurs politiques et les collaborateurs économiques. Il y a les collaborateurs manipulés et les collaborateurs épris de vengeance.
En 42 ans, Israël, qui, rappelons-le, est tout de même un stratège hors pair doté d’une intelligence redoutable, a instauré un système complexe qui est désormais un filet aux mailles très serrées. Encore une fois, je n’invente rien. Il existe pléthore de documents sur le sujet. Je me contente ici d’en résumer les grandes lignes.
Exemple 1 - Vendre des terres à Israël est un acte de collaboration, selon l’Autorité Palestinienne, ce que l’on peut comprendre d’une certaine manière. Mais lorsque l’armée israélienne vient chez vous et vous dit : « Nous avons besoin de vos terres pour construire le mur de séparation, nous vous en offrons X (en général, 50% de la valeur). Si vous refusez, nous la confisquons temporairement pour raisons de sécurité ». On imagine ce que le mot « temporairement » fait comme effet dans la tête du paysan palestinien, surtout lorsqu’un mur est construit… J'ai rencontré beaucoup de Palestiniens dans cette situation. No comment.
Exemple 2 - Au sud d’Hébron, pris entre le mur d’un côté (qui comme chacun sait, est rarement sur la frontière de 1967), la frontière de l’autre, et avec une splendide colonie littéralement contre leurs clôtures, sont trois petits domaines des trois frères X. Deux des trois frères se voient refuser l’accès au terrain sous prétexte qu’ils ont une maison à Yatta (10 Km au nord) et qu’il « n’habitent pas là ». Leurs femmes et enfants sont là, leurs parents, leurs oliviers et leur vieille cave (les paysans palestiniens du sud d’Hébron vivaient et vivent souvent encore dans des caves troglodytes). Les pères apportent la nourriture le soir et la donnent à leurs enfants… au checkpoint. Toutes mes tentatives auprès de l’armée pour « réunifier » ces familles sont restées vaines. « Ils n’ont pas le droit d’être ici, ils n’ont qu’à partir ». Leurs tentatives de reconstruction de maisons sont détruites par l’armée, ils n’ont pas d’électricité et pas d’accès à l’eau (10 Km à pied pour atteindre le puits) et ils sont le sujet d’attaques fréquentes des colons voisins. Le troisième frère en revanche a une belle maison, circule en voiture, travaille en Israël, a l’électricité et l’eau courante (qui vient de la colonie !). Étonnamment, les colons ne l’attaquent jamais. Étonnamment aussi, les deux frères ne parlent pas au troisième. No comment.
Exemple 3 – Des centaines de milliers (sans exagération aucune) de Palestiniens passent par les prisons israéliennes. Ce n’est aucunement dû à un zèle particulier des Palestiniens en comparaison à d’autres peuple. C’est simplement un genre de « passage obligé » qui permet aux autorités israéliennes de « faire leur marché ». On obtient d'innombrables renseignements à travers le processus d’arrestation, d’isolement, d’interrogations (avec d’innombrables allégations de mauvais traitements recueillis par mes anciens collègues), et enfin d’incarcération, souvent sans limite de temps (un prisonnier dit de « sécurité » peut rester indéfiniment en prison, sans procès, avec des baux renouvelables de six mois, sans justification nécessaire). Cette dernière caractéristique est, quand on connaît un peu le système carcéral et la psychologie du prisonnier, sans doute la chose la plus terrible : un prisonnier préfère savoir qu’il est condamné à 20 ans plutôt que de savoir qu’il peut sortir demain… ou jamais. La prison est le meilleur moyen pour obtenir des informations détaillées sur la famille, le lieu de travail, les amis, les pensées, et la personnalité de leader ou de suiveur… Abu Moussa, le maire d’un village proche d’Hébron, affilié au parti politique du Hamas, passe généralement un mois en prison tous les trois mois. L’armée débarque chez lui en pleine nuit, l’arrête devant sa famille, l’emmène « pour raisons de sécurité » et on n’entend plus parler de lui pendant 1 mois. Quand il revient, il me dit, avec le sourire « Je rentre de vacances ! Un mois de vacances aux frais d’Israël ! Je suis bien reposé, je peux me remettre au boulot ». Ce n’est pas demain qu’Israël va briser Abu Moussa. Mais tous ne sont pas comme lui, loin s’en faut et c’est ainsi.
Exemple 4 – le système bureaucratique israélien – l’Administration Civile – omniprésent dans la vie des Palestiniens est aussi un magnifique bassin de recrutement de collaborateurs. Toute demande de service de la part d’un Palestinien est une opportunité de « marché à conclure » : demande de permis pour visiter sa famille à Jérusalem, demande de permis de travail en Israël, demande de permis de construction, demande de permis pour creuser un puits, demande de permis de conduire, demande de rapatriement d’un corps, demande d’hospitalisation particulière, demande de permis de voyager… Sois gentil avec nous et tu auras ton permis.
Enfin, une Autorité Palestinienne en Cisjordanie (Mahmmoud Abbas, membre du Fatah) qui ne parle plus d’occupation dans ses messages, qui accepte les conditions d’Israël sans rechigner, voire qui réprime violemment ses populations qui manifestent contre l’offensive israélienne à Gaza, se voit traitée (à juste titre ? pour plus d’infos, tapez « Pétain » dans google…) de collaborateur avec l’ennemi (y compris par la diaspora palestinienne : voir cet article – en anglais) et voit se renforcer l’opposition au Fatah, c’est à dire en faveur du Hamas.
Les conséquences de 42 ans d’occupation sont dévastatrices. On ne sait plus à qui l’on peut faire confiance. Ma mère ? Mon frère ? Et si… Les rancunes grandissent aussi : ceux qui ne cèdent en rien vivent dans la misère et voient le jardin de leur voisin fleurir… Tout ça pour quoi ? Les injustices, les délations, une atmosphère épaisse de soupçons permanents et de désirs de vengeance. Voilà de quoi créer un peuple totalement schyzophrène, vous ne croyez pas ?
Je pourrais continuer sur des pages et des pages. Mais je pense que le message est clair. Vous vous demandez pourquoi les Palestiniens sont divisés et ne peuvent pas s’entendre ? C’est étrange, moi pas. Vous vous demandez pourquoi ils votent massivement pour le Hamas ? C’est étrange, moi toujours pas.
Bonne journée,
XylofeneKolor