Briser le silence : morceaux choisis

Bonjour,
Parmi les liens externes que je vous ai donnés, un site s'appelle "Breaking The Silence", Briser le Silence. C'est un site rempli de témoignages d'anciens soldats. Nous pensons, français, en lisant "anciens soldats", "vétérans", à des hommes de quarante ans et plus. C'est ainsi que résonnent ces mots en nous. Pas en Israël. Tous les israéliens, hommes et femmes, doivent faire leur service militaire, qui dure respectivement 3 et 2 ans. Ce service militaire n'en est pas vraiment un: en tant que puissance occupante, Israël envoie ces jeunes gens à la guerre. Une guerre d'occupation, soit, mais une guerre tout de même.
Cette association, "Breaking the Silence", a un objectif double : permettre à ces jeunes de "vider leur sac" auprès d'une oreille qui est prête à écouter. Ce n'est pas le cas de la population civile qui fait l'aveugle et le sourd. Le second objectif est de dénoncer les abus militaires et les traumas que cela génère dans cette jeune population. Le second objectif est de rendre la vue et l'ouïe à la société civile. Lui faire comprendre quelles générations d'Israéliens elle en train de créer.
Les témoignages proviennent en particulier d'Hébron, la ville où j'ai travaillé pour la croix-rouge pendant 6 mois. La situation dans cette ville est particulièrement tendue car il n'y a pas vraiment de séparation entre les colons extrêmistes et la population palestinienne. Les colons d'Hébron ne sont pas des "colons fiscaux" (voir article "le saviez-vous"). Ils souhaitent prendre possession de la ville, pratiquent une guerre d'usure, violente envers les Palestiniens. Ils souhaitent que le tombeau d'Abraham soit propriété juive (alors que c'est aussi le tombeau d'Ibrahim pour les Palestiniens...).
Voici quelques morceaux choisis, traduits par mes soins. Notez que ce sont des transcriptions de témoignages oraux, d'où le langage familier...
Bonne lecture,
XylofeneKolor
* La chose dont je me souviens et qui m'a affecté le plus émotionnellement pendant tout mon séjour à Hébron, c'est alors que je venais d'arriver. J'étais de garde quand soudainement, une jeune fille colon arrive et crie: "Soldat, soldat, venez vite, il y a un Arabe ici qui attaque une fille!" Je m'alarme, et approche, mon arme enclenchée. La scène qui se déroule sous mes yeux est celle d'un Arabe avec ses deux enfants. Il essaye de les protéger d'une fille colon qui leur jette des pierres. Je pète un plomb et me met à lui hurler dessus : "Mais qu'est-ce que tu fais, qu'est-ce qui se passe ici ?" Et me voici, déchiré entre d'un côté, la gamine qui jette des pierres et qui hurle que c'est un Arabe et qu'on devrait le tuer, qu'ils ne devraient pas être là, et de l'autre, le père, pauvre gars, qui semble me dire avec ses yeux désarmés, "On est habitués, ça fait longtemps qu'on vit là, c'est pas grave."
* Ce que j'ai fini par réaliser après 6 mois là-bas (Hébron), c'est que nous devions protéger les Palestiniens des Juifs, plutôt que de protéger les Juifs. Les Juifs sont ceux qui menacent les Palestiniens dans cette zone.
* Ce que j'ai fini par comprendre à la fin de mon service, ce qui m'a le plus dérangé était de savoir si je m'étais protégé moi-même ou si j'avais protégé mon pays. Vers la fin, j'ai mieux compris, j'étais au point où je ne protégeais que moi-même, parce que je ne m'identifiais pas à l'idéologie... Ce qui m'a le plus dérangé, c'était de voir ces gens que j'étais supposé protéger me regarder avec mépris, et que je finissais par protéger en fait les gens qui étaient censés être un danger pour eux...
* La colonie juive est supposée être sous juridiction municipale de la ville d'Hébron, ce qui signifie, de manière plutôt absurde, que les gens qui ramassent les ordures des colons juifs sont... les Arabes. De même pour l'eau et l'electricité, etc... Tous les jours, le même camion poubelle et les mêmes éboueurs viennent, on les vérifie, on autorise leur passage avec le QG, on papote avec eux, on plaisante, on les connaît quoi. Un jour, les mômes de Avraham Avinu [colonie juive] ont fait une embuscade au chauffeur du camion. Ils se tenaient au dessus de la place, avaient d'énormes cailloux dans les mains - aucun de nous n'a vu ça - et alors que le camion passe, ils jettent un énorme caillou sur le pare-brise. Ils loupent leur cible et le caillou heurte le toit du camion. Le chauffeur, comme n'importe quel chauffeur, arrête le camion et sort pour regarder les dégâts. Il a environ 50-55 ans. A peine dehors, il reçoit un caillou à la tête, un autre dans le dos et un autre le manque de peu. Je peux pas vous dire à quel point on a explosé. On devait même retenir un des soldats pour qu'il n'aille pas dérouiller les gamins. Pendant ce temps, tous les adultes du quartier [colons] arrivent et commencent à excuser les enfants: "OK, bon, les enfants sont les enfants... On peut pas les blâmer..." et quelque part dans leurs regards, vous voyez cette gratitude. "Je suis fier de toi mon fils". Et les Arabes ? Ils continuent à venir tous les jours, c'est leur boulot.