De Theodor Herzl à la naissance d'Israël (épisode 3 et fin)

Publié le par XylofeneKolor



Article de Henry Laurens dans Manière de Voir, numéro 98, Avril-Mai 2008, "Histoires d'Israël".

(
suite de l'épisode 2)

Faute de pouvoir constituer une unité politique homogène en Palestine, les Britanniques adoptent la voie d'un
développement communautaire séparé tout en maintenant un important secteur public. En ce qui concerne la population juive, l'Organisation sioniste fournit à la population juive un ensemble de services que l'Etat mandataire ne peut lui procurer. Il s'agit de lui assurer un niveau de vie se rapprochant de celui de l'Europe, en particulier dans les domaines de l'éducation et de la santé. Les colonies agricoles du FNJ sont subventionnées à la fois lors de leur création et pour leur fonctionnement. Elles sont en effet par nature déficitaires, mais leur fonction n'est pas d'ordre économique : elles servent à prendre le contrôle du territoire et à former le "Juif nouveau", débarrassé de l'oppression de l'exil.

Le mouvement ouvrier juif très politisé et divisé en organisations concurrentes fédère ces colonies agricoles. La centrale syndicale Histadrout fournit un certain nombre d'assurances sociales et crée ses propres entreprises par manque de capitalistes.

L'ensemble de la population juive (sioniste et non-sioniste) élit une assemblée d'où émane un conseil permanent, mais le vrai pouvoir réside dans l'Exécutif sioniste désigné par l'Organisation sioniste. En 1929, la création de l'Agence juive permet en théorie une plus grande implication des Juifs non sionistes de la diaspora, qui disposent de la moitié des sièges dans les instances dirigeantes. En 1931, l'exécutif de l'Agence en Palestine revient pour la première fois à un socialiste établi dans le pays, Haïm Arlosoroff.

La droite du mouvement sioniste n'accepte pas l'alliance stratégique opérée entre les "centristes" de Weizmann et les socialistes du mouvement ouvrier. Pourtant, la grande intelligence des premiers a été de comprendre que l'établissement du Foyer national juif, ou Yichouv, ne peut passer que par les modes d'organisation collective des seconds. Les "capitalistes" s'avèrent trop individualistes pour pouvoir prendre en charge la colonisation : la prise de contrôle du pays devient plus facile dès lors qu'elle passe par la socialisation des activités. En l'absence d'Etat, seul le mouvement ouvrier a la capacité de gérer les intérêts nationaux.

Le mouvement sioniste révisionniste de Zeev Jabotinsky rejette à la fois le socialisme des ouvrier et la prudence diplomatique des centristes. Il recrute chez les éléments bourgeois issus pour la plupart de la première et de la quatrième alya, tandis que les leaders ouvriers viennent de la deuxième et de la troisième alya. Le romantisme des révisionnistes masque leur ignorance du travail au jour le jour indispensable pour créer le Yichouv.

Le clivage entre sionistes socialistes [Note de Xylo, c'est-à-dire l'alliance ouvriers et centristes] et révisionnistes concerne surtout les rapports avec les Arabes. Là où David Ben Gourion [socialiste] et ses amis donnent la priorité à la conquête progressive du pays en alliance avec la puissance mandataire, ceux de Jabotinsky [révisionnistes] entendent s'emparer de toute la Palestine par la force : c'est le fameux "mur d'acier" qui, à partir de 1948, fondera en réalité la stratégie de l'Etat d'Israël, toutes composantes confondues.

Après l'assassinat en 1933 d'Arlosoroff, que les socialistes attribuent aux révisionnistes, le mouvement ouvrier devient l'élément dominant au sein des instances de l'Organisation sioniste et de l'Agence juive. Les révisionnistes font scission et créent leur propre organisation sioniste. A partir de cette date, l'exécutif de l'Agence juive est contrôlé par les socialistes, dont la personnalité la plus importante est celle de Ben Gourion.
A la fin des années 1930, le glissement de pouvoir est terminé : les hommes du Yichouv ont pris le contrôle du mouvement et de ses institutions, la diaspora doit être mise à son service, et Weizmann n'est utile que grâce à ses contacts avec les hommes politiques occidentaux.

Après les premières émeutes de 1921 et de 1929, la grève générale arabe de 1936 et la révolte palestinienne de l'automne 1937 poussent le Yichouv à devenir plus autonome,
y compris sur le plan militaire, avec la construction de sa propre force armée, la Hagana, tolérée par les Britanniques. Mais, à partir du Livre blanc de 1939, Londres donne la priorité à son influence dans le monde arabe : en 1944, le mouvement sioniste affrontera militairement les Britanniques pour mieux préparer sa prise de contrôle du gros de la Palestine.

Le sionisme est probablement la forme la plus pure du volontarisme politique. Il est
parti littéralement de rien, ou presque, pour créer une nation, une langue, un territoire à travers les catastrophes historiques de la première moitié du XXème siècle. Il a su capitaliser les efforts et les expériences de la grande philanthropie juive, puis appliquer les principes organisationnels d'un mouvement ouvrier, dont la mission comprenait tout aussi bien la fondation d'une classe ouvrière que l'établissement d'un réseau d'entreprises publiques. Avant 1914, il a bénéficié de la protection des consuls européens. Sous le mandat, la technocratie britannique a encouragé et favorisé son action, qui allait dans une logique de développement qui lui était chère.

En 1948, le Yichouv dispose de tout un système d'organisations qui préfigure l'Etat. Mais ces institutions dépendaient des partis politiques. Le génie politique de Ben Gourion a été de comprendre la nécessité de transférer ces institutions à l'Etat nouveau en les dépolitisant. D'où le maintien d'une coalition politique regroupant socialistes, centristes et religieux et isolant - jusqu'en 1967 - les forces de droite proprement dites. Le socialisme des "pionniers" s'est accompagné d'une bureaucratie proliférante et d'un relatif égalitarisme des conditions sociales.

Après la création de l'Etat, les institutions sionistes  ont été maintenues afin de canaliser les moyens venus de la diaspora et assurer des services sociaux destinés exclusivement à la population juive.

Henri Laurens

(fin de l'article)

 

Publié dans Israël au crible

Commenter cet article

pyb 12/02/2009 14:55

cela montre un chose.... que les théories de marx et d'engels (collectivisme entre autre...) mise au profit d'une idéologie quelconque sont extremement efficace pour établir une idéologie dominante....

ainsi pour politiser les foules, il faut leur donner du social, du travail et une idée quelconque.....

toutefois cet article ne mentionne pas les rapports entre les premiers colons sionnistes et quelque propriétaires fonciers arabes pour qui la venue de ces nouveaux "paysans" étaint pour eux une occasion de faire une "réforme agraire" déguisée.... hélas pour eux dès 1950 ils s'en sont mordus les doigts....